L’avenir est le grand absent de cette campagne présidentielle. Aucun grand candidat n’a pu (ou voulu) livrer une orientation à long terme pour la France et pour le monde. Les sujets, pourtant, sont légions : la crise écologique, la fracture générationnelle, la construction européenne, la rénovation du modèle capitaliste...
Pourquoi un tel désintérêt pour l’avenir ? Penser le monde de demain n’est-il pas la raison d’être de l’action publique ? Cette vision court-termiste de la politique peut s’expliquer par le rapport que nos gouvernants entretiennent avec le temps : le temps politique est aujourd’hui régi selon un cycle court. Seuls cinq ans séparent chaque élection présidentielle. La politique se résume donc à une campagne électorale permanente, ponctuée chaque année d’élections plus ou moins décisives. Les programmes des partis politiques sont des catalogues de propositions, sans réelles logiques, répondant à des intérêts catégoriels. En cours de mandat, des lois sont faites puis défaites. L’action législative consiste désormais à corriger les imperfections techniques de la loi précédente. Bref, plus aucune grande idée ne semble se dégager de l’action publique.
Pour se donner une légitimité, le personnel politique parvient malgré tout - et c’est tout son talent - à perpétuer des idéologies dépassées : à gauche, on est généreux. A droite, on est pour le travail. A gauche, on prône une juste répartition des richesses. A droite, on encourage l’esprit d’entreprise. Mais nous avons là affaire à des dogmes entretenus depuis des décennies, à des dogmes qui ne contiennent plus aucune grandeur.
D’où vient donc le fait que notre modèle démocratique n’est plus en mesure de produire ces grandes idées que nous attendons tous ? Tout simplement parce que la politique est devenue un métier avant d’être un engagement. Et cela change tout. En effet, qu’est-ce donc que «faire de la politique» ? Soit vos idées sont déjà défendues par une femme, un homme ou un parti politique, et votre vote ira logiquement vers eux. Eventuellement, vous pourrez choisir de vous impliquer personnellement à leurs côtés pour contribuer à diffuser ces idées. Soit vos convictions ne sont représentées par personne, et dans ce cas vous aurez peut-être envie d’aller les défendre par vous même, en créant une association, un club de réflexion, un parti politique ou en écrivant des essais, des romans ou des pièces de théâtre. Dernière hypothèse, vous n’avez pas d’idée fondamentale à partager ou vous vous désintéressez de l’action collective : libre à vous alors de ne pas vous impliquer dans le débat démocratique.
Il n’y a guère que ces trois possibilités. Or en faisant de la politique un métier, nos femmes et hommes politiques s’obligent à mixer ces trois postures. Qui n’a pas entendu un parti politique annoncer «nous allons nous réunir en vue de définir notre programme» ? Vous rendez-vous compte de cette ineptie ? S’obliger à agir même si l’on a rien à proposer, telle semble la raison d’être de la politique aujourd’hui ! Voilà pourquoi il est de bon ton, en politique, de s'inscrire en opposition contre quelque chose. Cela évite d’avoir à s’aventurer sur le terrain des idées. Il est facile d’être contre le capitalisme. Mais quel cadre économique proposer en contrepartie ? Il est aisé de s’en prendre aux patrons. Mais qui portera le risque à leur place ? Il est opportun de stigmatiser le nucléaire. Mais quelle solution alternative pouvons nous raisonnablement proposer ? Au lieu de voir nos dirigeants politiques se gargariser en se posant toutes ces questions, nous souhaiterions les voir plancher sur les réponses !
Il faut donc se rendre à l’évidence. Les dirigeants politiques actuels ne changeront pas le monde. Je le regrette, mais c’est un fait. Ce sentiment de capitulation du pouvoir politique que ressentent les citoyens concoure donc à l’établissement d’une atmosphère pré-révolutionnaire. Ce n’est pas un hasard si la jeunesse commence à gronder de part et d’autre de la planète, et si en France, un quart des jeunes de 18 à 24 ans avoue pouvoir voter pour le Front National.
J’espérais tant de cette campagne électorale. Je développais la conviction selon laquelle un grand débat démocratique pouvait permettre d’arbitrer entre les grands choix de société. Sans doute allons nous perdre cinq ans. Quel gâchis !

