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Tribune

Projet de création d'une « Union Latine »

En matière de géopolitique et de relations internationales, toutes nos certitudes reposent sur des considérations qui datent de l'après guerre. Le temps est venu de penser nos alliances dans un cadre plus moderne, adapté à la réalité actuelle du monde et aux aspirations profondes du peuple français

La création de l'Union Européenne, par exemple, est issue de la nécessité de rapprocher la France et l'Allemagne et de rendre impossible toute nouvelle guerre entre ces deux nations qui se sont si longtemps opposées. 70 ans plus tard, l'Europe continue de s'articuler autour de l'Axe franco-allemand. Certains réclament même, pour relancer une construction européenne en panne de rêve, un «saut fédéral» entre la France et l'Allemagne. Ou autrement dit : une quasi-fusion de la France et de l'Allemagne, notamment sur les questions politiques, fiscales, diplomatiques et militaires.

Un tel saut fédéral est l'exemple type de la fausse bonne idée issue de considérations périmées. La France et l'Allemagne s'opposent en réalité sur de nombreux points. D'un côté, l'Allemagne, pays industriel à la population vieillissante dans lequel un tiers de la population est retraitée. D'un autre côté, la France, pays de services et de technologies de pointe dans lequel la natalité est dynamique. Ces différences essentielles font que la France et l'Allemagne ont des positions opposées sur l'inflation, sur les taux d'intérêt, et sur la valeur de la monnaie. Elles font aussi que ces deux pays ont forcément une perception différente de l'avenir.

Bien sûr, je me réjouis des liens qui unissent la France et l'Allemagne, notamment dans les domaines industriels et diplomatiques. Je me réjouis, par exemple, que l'Agence Spatiale Européenne (qui s'est illustrée récemment en envoyant un robot sur une comète située à des milliards de kilomètres) soit financée en majorité par la France et par l'Allemagne. Je me réjouis aussi de l'initiative de François Hollande et d'Angela Merkel en Ukraine et en Russie... Mais ces liens ne doivent pas être exclusifs. La France et l'Allemagne ne peuvent pas, et ne doivent pas, tout baser sur cette entente bilatérale pour construire l'Europe de nos enfants, d'autant que les disparités de fond entre ces deux nations rendent l'hypothèse fédérale peu probable.

Si l'Europe est en panne, c'est justement parce qu'elle s'accroche quasi aveuglément à l'axe franco-allemand, au risque de passer à côté d'autres alliances plus authentiques et légitimes. Ceux qui me suivent depuis plusieurs années savent que je développe l'idée selon laquelle la France gagnerait à regarder davantage vers le Sud, et qu'un axe Paris-Rome permettrait de donner une nouvelle dynamique à la construction Européenne.

La France et l'Italie sont en effet des pays extrêmement proches : deux pays latins, d'origine et de culture chrétienne ; deux économies comparables, qui font des deux pays une zone monétaire optimale (ce qui n'est pas le cas de la zone Euro actuelle) ; les mêmes enjeux à affronter (l'endettement excessif, le logement, le chômage des jeunes, les conservatismes...). La France et l'Italie se ressemblent, dans leurs côtés flamboyant comme dans leurs côtés les plus sombres. Nous avons les mêmes atouts, et sommes confrontés aux mêmes périls et aux mêmes travers. Ne dit-on pas que ceux qui se ressemblent ont vocation à s'assembler ?

La France et l'Italie partagent aussi une mer. Et pas des moindres : la Mer Méditerranée, véritable « fabrique à civilisations », pour reprendre la formule de Paul Valery. Une mer porteuse de richesses et de rêves, mais aussi de menaces. Le groupe terroriste «Daesh» indique aujourd'hui se trouver au Sud de Rome (entendez par là en Libye), et menace d'envoyer 500000 migrants, parmi lesquels de nombreux djihadistes sur les côtes italiennes). Si un tel événement devait survenir, l'Italie et la France seraient en première ligne. Un resserrement des liens diplomatiques et militaires entre ces deux nations soeurs permettrait de mieux affronter cette menace, réelle et sérieuse.

Voilà pourquoi je pense que nous devons relancer la construction européenne à partir d'un axe Paris-Rome. Ces deux nations millénaires que sont la France et l'Italie doivent envisager d'unir leurs forces et leurs compétences dans les domaines économiques, et aussi géopolitiques et militaires. Oui, le saut fédéral ne doit pas s'opérer entre la France et l'Allemagne, mais plutôt entre la France et l'Italie !

Et l'Union Européenne et l'Allemagne dans tout ça ? Dans le schéma que je propose, l'entité «Union Européenne» serait conservée, et les liens actuels qui unissent la France et l'Allemagne ne seraient en aucun cas remis en cause. Au contraire, même : l'axe franco-allemand continuerait à servir de colonne vertébrale à l'Europe continentale. Mon projet n'est donc pas un retour en arrière, mais au contraire un bond vers l'avenir et l'accomplissement du destin de nos peuples.

Une telle union politique aurait rapidement vocation à accueillir l'Espagne et le Portugal. Cette nouvelle «Europe des quatre», dont l'appellation pourrait être «Union Latine», resterait durablement compacte. Contrairement à l'Union Européenne qui s'est élargie trop vite au point de perdre son âme, l'Union Latine ne s'élargirait pas avant de nombreuses décennies, peut-être même un demi-siècle. Cette Europe des quatre resterait donc à quatre.

Sur un plan institutionnel, chacune des nations qui composerait l'Union Latine serait dirigée par un gouvernement doté de très larges pouvoirs, avec pour chacun d'entre eux un Premier ministre à sa tête. Les parlements nationaux seraient conservés. L'histoire, la culture, les traditions et la langue de chacun des quatre Etats seraient valorisées. Et au sommet de ce nouvel ensemble, un président de la République unique élu au suffrage universel direct par tous les citoyens de l'Union Latine, ainsi qu'un parlement fédéral unique et compact. La France, qui accepterait de partager son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, obtiendrait en contrepartie l'établissement sur son territoire de la capitale politique de l'Union Latine. Il pourrait s'agir de Paris, ou de Marseille, métropole méditerranéenne par excellence, ou de Lyon, ville au carrefour de toutes les routes.

De nombreuses questions restent évidemment en suspens. Ce scénario est néanmoins le seul qui permette aujourd'hui de se projeter dans une nouvelle dynamique de civilisation, sans revenir sur l'acquis fondamental de ces soixante dernières années.

Ce projet est ambitieux, mais il est réaliste. Il ne pourra être porté que par des gouvernants animés par la grandeur et conscients du rôle qu'ils ont à jouer dans l'histoire. Telle est l'idée que je me fais de l'engagement politique.

Rafik Smati
Président d'Objectif France et entrepreneur

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27-10-2020 02:36